responsabilité sociétale : les cas difficiles

Comment aborder la question de la responsabilité s'agissant d'entreprises dont l'activité et les objectifs stratégiques sont en eux-mêmes problématiques sur le plan social ou environnemental? Par exemple, quelle peut bien être la démarche de responsabilité d'une entreprise produisant uniquement des biens ou des services dangereux pour la santé (physique ou mentale), voire la sécurité de ses clients et de leurs proches (armes, tabac, alcool, jeux, ...)? Il n'est pas évident de répondre à une telle question.
Il existe en effet une tension évidente entre les objectifs de responsabilité - répondre de façon équilibrée aux attentes légitimes de ses parties prenantes - et les objectifs stratégiques de ces entreprises. Parmi les attentes légitimes de certaines parties prenantes (clients, Etat, ONG, ...) d'une entreprise qui produit des cigarettes, par exemple, figure en effet, sans le moindre doute, la préservation de la santé physique et mentale des gens. Cette tension peut-elle se résoudre? Et si oui, comment?
Je ne vois pas d'alternative crédible à la contextualisation de la responsabilité, qui conduit à adopter une approche de type best in class : une entreprise particulière pourra être exemplaire relativement aux autres entreprises de son secteur d'activité, même si ce secteur est lui-même l'objet d'une réprobation morale justifiée.
On peut résumer l'argument en faveur de l'approche best in class de cette façon : il est dans l'intérêt de la société dans son ensemble qu'il n'y ait pas d'entreprise qui vende des produits (biens, services) dangereux ou nocifs, mais tant qu'il y a des entreprises qui vendent des produits dangereux ou nocifs, il est dans l'intérêt de la société dans son ensemble que ces entreprises s'engagent dans des démarches de responsabilité. La vraie question est donc : comment? Comment être responsable quand on vend des produits dangereux ou nocifs?

Je suggère la réponse suivante. Une entreprise qui vend des produits dangereux ou nocifs est responsable si elle répond de façon équilibrée aux attentes légitimes de ses parties prenantes. Le lecteur s'étonnera peut-être de retrouver ici la même définition que dans le cas général. Pourtant, c'est bien là ma suggestion : la responsabilité d'une entreprise est exactement la même - elle doit se comprendre et se concrétiser de la même façon - que l'entreprise en question produise de l'alcool ou des yaourts enrichis en nutriments, des armes ou des biberons. Pourquoi? C'est très simple : il s'agit toujours de trouver un équilibre, malgré les tensions. Dans le cas qui nous occupe, les tensions sont plus fortes, mais c'est une différence de degré, ce n'est pas une vraie différence de fond. Or, l'équilibre, me semble-t-il, est partout difficile à obtenir. Une entreprise qui s'engage dans une véritable démarche de responsabilité est équilibriste par vocation.

un modèle pour l'éthique d'entreprise

Au détour des discussions sur l'éthique d'entreprise s'exprime souvent l'opinion selon laquelle si une action est éthique alors elle ne peut être faite par intérêt : une action ou une activité ne pourrait être qualifiée d'éthique (et donc "avoir une valeur morale") que si elle est désintéressée.

Pourtant, si - comme Aristote et de nombreux philosophes après lui - on conçoit l'éthique comme la recherche du bonheur ("eudémonisme"), compris comme un épanouissement ou, mieux, un accomplissement personnel, alors l'éthique et l'intérêt individuel coïncident tout à fait. Pour comprendre l'idée d'Aristote, il faut souligner qu'il s'agit d'un sens très exigent du mot "bonheur", qui requiert une vie sensée et équilibrée. Une autre précision s'impose aussi : le bonheur dont il s'agit n'est pas une simple expérience subjective. Selon Aristote, quelqu'un peut croire qu'il est heureux sans l'être vraiment, parce qu'il manque à sa vie, sans qu'il le sache, certains aspects d'une vie accomplie. Le bonheur, en ce sens, est un état "objectif", une forme de perfection ou d'accomplissement perceptible par autrui. Il est donc clair que l'intérêt en question est nécessairement l'intérêt "bien compris" du sujet, son intérêt à long terme, auquel il doit pouvoir sacrifier, quand c'est nécessaire, une satisfaction immédiate. On n'atteint pas un équilibre en se concentrant sur le court-terme.

Cette conception de l'éthique lui donne un visage humain et est, de ce fait, plutôt convaincante. On a très justement reproché aux approches kantienne (centrée sur le respect des droits et des devoirs) et utilitariste (centrée sur la maximisation des conséquences positives) leur caractère froid et impersonnel : elles font abstraction du fait que les sujets éthiques sont des individus cherchant à donner le plus de sens possible à leur vie, à travers la poursuite d'objectifs précis. On pourrait faire le même reproche aux critiques moralistes et cyniques de l'éthique d'entreprise : elles ne prennent pas en compte les objectifs de développement des entreprises, ni le contexte concurrentiel qui donne pourtant sens à leurs activités.

Le bonheur aristotélicien, l'eudamonia fournit un modèle intéressant pour penser l'éthique en entreprise. Le bonheur, ce que recherche fondamentalement l'individu, c'est - en simplifiant un peu - un développement équilibré, qui "donne" à chaque partie de son corps et de son esprit "ce qui lui revient" (selon l'expression qu'utilise Platon pour définir la justice). Mais c'est aussi un développement respectueux du développement d'autrui et qui permet, de surcroît, à l'individu de contribuer à sa façon à la vie de la "cité".

Par analogie, que serait une organisation "accomplie"? Je dirais que c'est une organisation qui répond de façon équilibrée aux attentes légitimes de ses parties prenantes stratégiques (dont font partie ses actionnaires). Or, c'est la définition même de la responsabilité sociétale. Une organisation "accomplie" est donc une organisation responsable. C'est ainsi qu'elle crée de la valeur sur le long terme et qu'elle assure sa pérennité.

Dans le même ordre d'idée, une démarche de développement durable est bien la recherche, toujours reconduite, d'une forme d'accomplissement pour l'organisation. Une telle démarche peut donc être, sans contradiction aucune, à la fois éthique et intéressée.

stratégie éthique

L'expression "stratégie éthique" peut suggèrer une stratégie de marque en recherche de crédibilité ou de légitimité. Le sens que je souhaite donner à cette expression dans ce blog est à la fois plus simple et plus exigeant. De mon point de vue, une "stratégie éthique" est une stratégie qui vise d'abord l'intérêt général.

On remarquera (cf. post précédent) que le mot "éthique" est pris, dans ce contexte, avec une acception très large selon laquelle, pour le dire vite, éthique = Responsabilité Sociétale = développement durable.

On peut faire appel, pour préciser l'idée qu'une stratégie éthique est une stratégie qui vise d'abord l'intérêt général, à la fameuse "théorie des parties prenantes". D'après cette théorie, qui sous-tend beaucoup de travaux sur la Responsabilité Sociétale, une organisation est une coalition relativement stable de parties prenantes (stakeholders) aux intérêts divergents - par exemple, pour une entreprise: dirigeants, actionnaires, salariés, clients, fournisseurs, sous-traitants, ONG, collectivités territoriales, communautés locales, etc.

A partir de là, je propose la définition suivante.

Une stratégie éthique est une stratégie dont l'objectif premier est de satisfaire de façon équilibrée les attentes légitimes des parties prenantes.

Cette formulation appelle trois précisions. D'abord, il faut préciser ce qu'est une attente légitime. Il me semble qu'une attente n'est légitime, dans le sens pertinent, que si sa satisfaction n'oblige pas l'organisation à qui elle s'adresse à transgresser la loi ou des normes universellement acceptées (soft law) ni à compromettre la poursuite de ses objectifs stratégiques. Ensuite, bien sûr, en général l'élaboration d'une stratégie ne se limite pas à la fixation d'un objectif, ni même d'une série d'objectifs. La stratégie concerne aussi la façon d'atteindre ces objectifs. Mais, dans le cas présent au moins, c'est l'objectif premier, l'objectif éthique, qui définit la structure même de la stratégie. C'est lui qui détermine le choix des moyens et les chemins possibles pour atteindre les fins. Mentionner son objectif premier suffit donc à bien distinguer une stratégie éthique d'une stratégie qui ne l'est pas. Enfin, d'après ma définition, l'élaboration et la mise en oeuvre d'une stratégie éthique relèvent clairement du pilotage de la Responsabilité Sociétale. Une stratégie éthique n'est donc pas - et ne peut pas être, sous peine d'incohérence - une stratégie de communication ou une stratégie de marque, même si une stratégie de marque ou de communication peut s'articuler à une, voire découler d'une stratégie éthique.

Chacun peut donner le sens qu'il veut à l'expression "stratégie éthique". De fait, pour un spécialiste de la communication, une stratégie éthique sera probablement toujours une stratégie de communication et, pour un spécialiste de la marque, une stratégie de marque. Ce n'est aucunement un problème. Mais l'avantage de ma définition est qu'elle donne son sens le plus fort et, à mon avis, le plus intéressant à cette expression.

les sens du mot "éthique"

Une philosophe spécialiste des questions éthiques m'a affirmé récemment que les gens, en entreprise et ailleurs, ne savent pas ce qu'est l'éthique, bien qu'ils en parlent beaucoup. Elle comparait l'éthique avec le "libéralisme", mot dont les gens, en France au moins, ne connaissent pas le sens puisqu'ils confondent systématiquement libéralisme et ultra-libéralisme, d'une part, et réduisent le libéralisme au libéralisme économique, d'autre part.

Mais je crois que les exemples de l'éthique et du libéralisme sont différents. Le libéralisme est une tradition philosophique et politique. Il est possible en principe, et même facile pour qui veut bien s'en donner la peine, d'obtenir des informations historiques précises sur cette tradition et de donner ainsi au mot "libéralisme" (dans la mesure où il prétend se rapporter à cette tradition) son sens correct. Il n'en va pas du tout de même pour l'éthique. Bien sûr, on a beaucoup parlé d'éthique dans la tradition philosophique. Mais l'éthique n'est pas une tradition en soi et il n'y a pas de consensus, parmi les philosophes, sur le concept d'éthique. (NB Je tiens pour acquis que le concept de A et le sens du mot "A" sont la même chose.)

A cela s'ajoute le fait que l'éthique est à la fois un savoir et une pratique. En philosophie, l'éthique a longtemps été non seulement la "science" du bien et du mal et du juste et de l'injuste, mais aussi l'art d'orienter les comportements individuels vers le bien et le juste. Aujourd'hui, l'éthique a perdu son sens pratique dans la philosophie (même dans le domaine de l'éthique appliquée), tandis que, dans l'entreprise, c'est presque toujours de ce sens pratique qu'il s'agit.

Or il y a plusieurs concepts d'éthique en entreprise. Pour certains, l'éthique en entreprise est la même chose que le Développement Durable ou que la Responsabilité Sociétale des Entreprises (RSE). Mais, à un niveau opérationnel, l'éthique prend souvent un sens différent : elle consiste à mettre en place un dispositif visant à modifier les comportements individuels pour les rendre conformes au référentiel (charte, code, ...) d'une organisation ou d'une corporation. Cette logique de conformité est parfois remise en question : on insiste sur l'importance de la réflexion et de la délibération en éthique, sur l'existence de véritables dilemmes éthiques. Le concept s'élargit alors, jusqu'à devenir un pendant de l'éthique individuelle dans la vie professionnelle.

Ainsi, on associe souvent l'éthique au respect des "valeurs" (qui sont en fait des devoirs et des droits déguisés, des "impératifs catégoriques" dans le vocabulaire kantien). Mais pas seulement : une longue tradition philosophique identifie au contraire l'éthique à la recherche individuelle du bonheur (c'est ce qu'on appelle l'eudémonisme). Et une autre, très vivante aujourd'hui, en fait un calcul rationnel visant à satisfaire, en gros, le plus de préférences possibles ("le plus grand bonheur du plus grand nombre", selon la formule de J. Bentham, l'un des pères fondateurs de l'utilitarisme). On retrouve ces différentes conceptions, sous une forme plus ou moins "pure", un peu partout dans les entreprises. Souvent, elles ont été un peu transformées. Par exemple, la recherche du bonheur des Anciens a été mise au gout du jour : elle est devenue une recherche de sens.

La philosophie peut considérablement enrichir la réflexion stratégique sur l'éthique et sa mise en oeuvre en entreprise. Mais le consultant n'est pas là pour légiférer sur le sens des mots : le sens que ses clients donnent au mot "éthique" est un matériau à partir duquel il doit travailler, pour les aider à résoudre certains problèmes et, surtout, à définir et à mettre en place leur éthique.

Pour les entreprises, l'important, me semble-t-il, n'est pas de décider qui a raison parmi les utilisateurs du mot "éthique". C'est de réussir à maîtriser les risques associés à la pluralité de sens de ce mot et à répondre adéquatement à la demande "éthique" malgré cette pluralité.

éthique et intérêt

En France, l’éthique d’entreprise rencontre souvent un certain scepticisme. L’idée même que l'entreprise puisse avoir une quelconque éthique tend à susciter la suspicion, voire la moquerie. Dans un texte très court, accessible en ligne, qui reprend des idées développées dans son livre Le capitalisme est-il moral?, A. Comte-Sponville tente de justifier le scepticisme ambiant vis-à-vis de l’éthique d’entreprise. Voici un résumé de ses arguments:

[La] notion d'éthique d'entreprise me laisse perplexe et réticent pour trois raisons. Tout d'abord, parce ce que ce serait la première fois que la vertu ferait gagner de l'argent. Ensuite, parce qu'il est vrai que le devoir et l'intérêt peuvent aller dans la même direction, mais que dans ce cas, aucun problème moral ne se pose. Enfin parce que, si on accomplit une action morale par intérêt, cette action n'a aucune valeur morale même si elle est conforme à la morale, puisque le propre de la morale est le désintéressement.

Je serai rapide sur la première raison invoquée par A. Comte-Sponville. Le business case en faveur de l’éthique d’entreprise est assez développé - et assez convaincant - pour que l'opinion contraire d'un moraliste, même médiatique, ne suffise pas à emporter l'adhésion. En un mot, contrairement à l'affirmation d'A. Comte-Sponville, tout laisse penser que l'éthique (la "vertu") peut faire gagner de l'argent.

La seconde raison semble un peu plus sérieuse. Pourtant, un peu de réflexion montre que tout "problème moral" ne disparait pas lorsque le devoir et l'intérêt "vont dans la même direction", car un grand nombre de problèmes moraux ne naissent pas de l'affrontement entre devoir et intérêt, mais d'un conflit entre devoirs différents. Ces problèmes appartiennent à la catégorie des "dilemmes éthiques". Pour prendre un exemple classique (inspiré de Kant), le devoir de secourir un innocent et le devoir de ne pas mentir peuvent s'affronter dans une situation particulière. Les dilemmes éthiques sont courants dans la vie des affaires (j'aurai l'occasion d'en discuter certains dans ce blog). Chacun, à son niveau de responsabilité, doit arbitrer au cas par cas et choisir l'action la meilleure en fonction du système de normes ou de valeurs qui leur parait le plus pertinent dans la situation.

La troisième raison invoquée par A. Comte-Sponville pour justifier son scepticisme est intéressante. C'est une objection que l'on adresse souvent à l'éthique d'entreprise. On peut en détailler les prémisses de la façon suivante.

(a) Une action ou une activité ne peut être qualifiée d'éthique ("avoir une valeur morale") que si elle est désintéressée.
(b) Les démarches éthiques en entreprise ne sont pas désintéressées.

Pour garder à ce post une longueur raisonnable, je vais concéder la prémisse (a), qui est pourtant passablement discutable, et me concentrer sur (b). La discussion de (a) fera l'objet d'un autre billet.

Il est évident qu'une entreprise ne mettra pas en place une "éthique" (un référentiel, un ensemble d'actions) s'il n'est pas dans son intérêt - au moins à long terme - de le faire. Mais cela enlève-t-il toute valeur morale à cette éthique? Je ne crois pas.

D'abord, on peut faire de façon totalement désintéressée quelque chose qui est dans son propre intérêt. Vous faites cela à chaque fois que vous tenez une promesse, que vous vous montrez généreux ou courageux. Si elles sont sincères, ces actions sont bien désintéressées, au sens où (1) vous ne les faites pas parce que vous avez un intérêt quelconque à les faire et où (2) elles peuvent directement s’opposer à vos intérêts immédiats. Mais elles sont pourtant dans votre intérêt, à long terme au moins, puisqu’elles vous rendent digne de confiance et poussent ainsi les autres à bien se comporter envers vous. Ces actions ont donc un intérêt pour vous, mais, puisque vous ne les faites pas parce qu'elles ont un intérêt, elles sont "désintéressées". Sous cet aspect, l’éthique d’entreprise n’est pas - ou ne devrait pas être - différente de l’éthique individuelle. (Je ne parle pas des entreprises qui font semblant d'adopter une démarche éthique, bien entendu.)

Allons plus loin. Je suggère que pour agir de façon désintéressée il suffit d'agir sous un « voile d’ignorance » (l'expression est de John Rawls, voir sa Théorie de la Justice), i.e. sans savoir si l’action accomplie est dans son intérêt ou non, sans pouvoir effectuer de calcul égoïste. On peut donc, en principe, agir de façon désintéressée parce qu'on sait qu’agir de façon désintéressée est dans son intérêt. (C’est un savoir générique, un savoir au sujet de l'action désintéressée en général, pas au sujet de cette action particulière.) Cela n’enlève rien au caractère désintéressé de l’action, de mon point de vue. L'agent ne fait pas l’action A parce que A est dans son intérêt, mais parce que A est une action désintéressée et que, de façon générale, agir de façon désintéressée est dans son intérêt. Ce n'est pas de l'hypocrisie. Et c'est effectivement bénéfique si l'action accomplie est bonne pour la collectivité.

C'est de cela qu'il s'agit avec l'éthique en entreprise. Tout ce qu'une entreprise fait "parce que c'est bien", tous les dispositifs qu'elle met en place et les actions qu'elle accomplit au nom de l'éthique sont certes motivés de façon "égoïste", mais ils ne sont pas intéressés, puisque l'intérêt en question ne peut être évalué.

Dans le monde d'aujourd'hui, une entreprise est, pourrait-on dire, obligée d'être altruiste pour atteindre ses buts égoïstes.